mauvaise passe

Il est tard, il serait plus raisonnable de fermer la lumière et dormir. Mais j’ai embarqué le portable dans mon lit et je commence à écrire. Je viens de confirmer à Paul mon ami, à mon très cher ami, celui avec qui j’ai vécu la plus longue aventure amoureuse, que je ne viendrai pas fêter ses quarante cinq ans. Le cœur serré, la main tremblante, j’ai expliqué que je ne pouvais plus supporter la présence de certains de nos amis communs qui ont constitués à une époque notre garde rapprochée commune. Le premier cercle d’amis sur lesquels je pouvais toujours compter. Mais hélas, les années sont passées par là. Il comprend et respecte mon choix. Bien sûr, il est déçu mais il organisera en compagnie de sa compagne et de son fils un petit truc plus intime.
Je ne peux plus faire semblant, il y a trop de secrets dans mon cœur qui n’ont jamais été dévoilés, et en premier lieu notre relation amoureuse, notre séparation apocalyptique, et enfin nos retrouvailles sincères après de longues années d’animosité. A cette fête d’anniversaire est convié Luc, l’homme pour qui j’ai cessé littéralement de vivre pendant trois années, dans l’espoir permanent qu’il reçoive mon amour. Nous avons tant partagé que l’illusion était maintenue. Elle s’est éteinte le jour où je lui ai gueulé dessus, fou de douleur, que je n’étais pas une pute après avoir compris que le petit plaisir sexuel consenti ne l’engageait en rien. Depuis, je lui ai pardonné, et nous sommes devenus intimes sans ambiguïté. J’ai même été heureux d’être son témoin à son mariage. Par contre, son épouse ne m’adresse jamais la parole, ne répond jamais à mes mails, et lui ne peux me téléphoner que sur son trajet travail-domicile où la conversation se termine fatalement par un pathétique « J’arrive chez moi, tu sais, on capte mal ici, à la prochaine.» Sa femme était pourtant heureuse à une époque de me téléphoner lorsque je le cachais chez moi. Luc et elle ont été surpris en bien fâcheuse posture par son premier mari rentré plus tôt que prévu à la maison. Durant un mois entier, ce fût le drame conjugal, les menaces de mort, les cambriolages, les chantages, les dépressions nerveuses, une tentative de suicide et moi dans tout ça, j’ai servi de bouclier, protégeant, rassurant, réconfortant le mieux que je pouvais ces deux étourdis. Je crois bien qu’elle ne m’a jamais remercié. J’ai appris plus tard que Paul après notre rupture, était tombé amoureux lui aussi de Luc. Lui en était resté au stade du rêve et moi de la relation amoureuse platonique, sous son regard jaloux. A cet anniversaire, est convié également Martin, un très vieil ami commun aussi, avec qui j’ai démarré ma vie professionnelle dans la même boîte en province. Comme il n’avait pas le sou, je l’ai hébergé dans mon appartement, il avait sa chambre. Nous étions jeunes et heureux de démarrer ensemble cette aventure. Depuis, il s’est bien évidemment marié, a eu deux enfants adorables avec sa petite femme. Il ne me téléphone jamais, ne répond jamais à mes appels, mes textos, mes mails parce qu’il n’a pas le temps. Je n’ai plus envie de répondre à son interrogatoire lubrique sur ma vie « exotique » actuelle. Enfin, il y a Vincent qui lui aussi est invité à cette fête d’anniversaire. Je l’adore, un garçon charmant, un mari et un père de famille hyper cool adoré de ses enfants. Mais brutalement sa femme me fait la gueule sans donner d’explications. Je n’ai pas envie non plus de la voir pour le silence froid des mails restés sans réponse.
Nous étions tous les quatre, Paul, Luc, Martin et Vincent, les plus vieux amis du monde. Aujourd’hui, j’ai décidé de briser cette chaîne. Je ne m’explique pas trop les raisons, l’éloignement géographique peut-être, moi je suis resté à Paris, eux sont en banlieue ou en province. Un mariage, l’arrivée des enfants, la nécessité d’avoir une maison plus grande les ont tous poussé à migrer au-delà du périphérique. Un certain embourgeoisement aussi. Ils ont plus de conversations avec leurs nouveaux amis avec qui ils peuvent comparer les performances de leurs dernières berlines de luxes, et des qualités des couches culottes de la petite dernière. Moi au milieu de tout ça, je patauge de plus en plus, ma curiosité et mon intérêt n’ont pas cessés de décroître ses dernières années. Au début, je n’avais pas vraiment remarqué, j’étais toujours heureux de tous les revoir. Et puis des signes anodins sont apparus progressivement mais sûrement. Ils ont fissuré ma carapace comme par exemple des cartes postales de vacances qu’on ne reçoit plus, comme avant. Avant quoi ? Je ne sais pas, ma seule certitude, c’est que le choix que j’ai fait ce soir me fait autant souffrir que si j’avais accepté cette invitation.
J’ai vraiment l’impression que ce n’est pas la bonne période pour moi, en ce moment.
Dans 5 jours, celui qui m’a recueilli lors de mon arrivée à Paris, qui m’a littéralement pris en charge, qui m’a appris à me débarrasser de mon vocabulaire de « plouc » de province, qui m’a consciencieusement appris mon métier, qui accessoirement m’a appris à faire mon nœud de cravate, qui était là tous les soirs à m’attendre au bureau pour simplement me soutenir moralement, oui dans 5 jours, il prendra un nouveau départ avec son mari pour Miami. Je ne sais pas trop quand je vais pouvoir le revoir, et bien sûr je suis triste, ce soir un peu plus qu’hier.
C’est d’autant plus pénible que moi-même j’ai entrepris ma reconversion professionnelle en free lance, en parallèle de mon job actuel dans ma boîte de gros nazes. Cela me demande beaucoup d’énergie et j’ai des commandes qui ne se concrétisent pas, je ne sais plus trop où j’en suis, si je dois persévérer encore alors que tout semble s’écrouler autour de moi.
Un peu paumé, un peu largué, un peu désabusé, un peu de tout ça, mais sans aucun doute profondément triste. Sans aucun doute, une mauvaise passe.

  1. 14 commentaires sur “mauvaise passe”

  2. antenor 21 mars 2007 12:11

    haut le coeur ! je te confie ma petite phrase remonte-moral “je voudrais me repaitre de ce(ux) qui veulent me soumettre” ! allez courage : on est là !

  3. Smarty 21 mars 2007 12:18

    Quand on a pas le moral, y a rien à dire, y a rien à faire … d’autant plus que je ne te connais pas. Mais je suis suffisamment habitué aux récits de monsieur Marcel D. pour être touché par ton message. On change perpétuellement au cours de sa vie, et ces changements sont souvent accompagnés de gros coups de blues qui s’effacent avec la venue de l’heureux renouveau !
    Allez, tu connais ça ;)

  4. Philipe 21 mars 2007 12:54

    Très beau billet. Tes émotions transparaissent très bien. Je suis tout chose devant mon écran…..

  5. marla-singer 21 mars 2007 13:44

    ton récit me touche. j’espère sincèrement que tu vas aller mieux. les phases de transition sont toujours dures mais nécessaires parfois.

  6. La Fée Daubette 21 mars 2007 16:03

    Plus que “tout chose”, moi là, je suis larmoyant devant mon ordi au bureau. C’est beau et les images que cela m’évoquent sont tellement proches d’un de ces films de Sautet que j’aime tant …
    Même si cela doit t’être pénible, ces moments tu les transfigures à merveille.
    Je reconnais qu’il ya quelque chose de paradoxale à féliciter quelqu’un d’avoir juste raconté son malaise … et pourtant …
    Merci.

  7. AdaM 21 mars 2007 16:19

    C’est touchant, fort, émouvant et une putain d’histoire.
    Pour cette fin de journée je suis tout chose moi aussi.
    C’est ce qui fait qu’une vie est remplie..
    Biz mon grand
    Pour te redonner un peu le sourire, je t’offre des fleurs :flower:

  8. Marcel Dugomier 21 mars 2007 17:24

    -> Tous : Bien, je ne savais pas que j’allais toucher tant de monde avec mes états d’âme. A mon tour d’être touché par vos messages. Merci :flower:

  9. Fab au taf 21 mars 2007 18:34

    Je suis tres surpris des similarités de ton récit avec certains éléments de ma vie à moi. C’est pas toujours facile de passer l’éponge et de se séparer des bribes du passé. Sans oublier la douleur des souvenirs, parfois.

    Mais comme tu le dis c’est une mauvaise passe, après des périodes mouvementées on a toujours ce réflexe de s’arrêter et de regarder un peu en arrière, le temps de souffler. Ça va passer. Garanteed! (ou remboursé!
    Bisous bisous :smile:

  10. TT02 21 mars 2007 21:09

    :flower::flower::flower::pom::pom::pom::flower::flower::flower:
    :mrgreen:

  11. Massir 22 mars 2007 1:03

    Très beau récit. Très touchant.:bravo:
    Bon courage.:flower:

  12. Marcel Dugomier 22 mars 2007 6:16

    -> Fab : tu as raison, je n’avais pas fait le rapprochement entre les soucis actuels et le regard jeté dans le rétroviseur.
    -> YY02 : les mots me manquent :flower:
    -> Massir : merci pour le courage, ça va revenir.

  13. Ditom 22 mars 2007 15:19

    Je te confirme que tu viens de me toucher (au sens figuré, bien sûr) énormément également:snif:. Je connais tant ce sentiment que tout s’écroule autour de soi, que l’on n’a plus de repère auquel se raccrocher, qu’il faut reconstruire de nouvelles fondations, sans être sûr que l’on va y arriver.
    Je suis de tout coeur avec toi. Je sais qu’après cette période d’abattement tu feras face à nouveau et que le temps, sans effacer tes blessures actuelles, les pansera quelque peu.
    Bises à toi

  14. chondre 23 mars 2007 7:30

    C’est vraiment un très beau billet.
    C’est très dur aussi.
    Moi aussi je suis touché.

  15. Marcel Dugomier 23 mars 2007 13:43

    -> Ditom et chondre : désolé les gars, je ne me rendais pas vraiment compte de ce que j’écrivais, mais fallait que ça sorte. Finalement, on a tous connus les mêmes peines. Reste à se focaliser sur tous les autres bons moments. :flower:

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