elle

D’elle, je ne sais pratiquement rien. Je connais son visage de jeune fille de 18 ans au sourire mélancolique, sur une photo en noir et blanc. Je ne connais pas son visage de petit fille, était elle rieuse ? Avait elle des jeux d’enfants, des copines ? Je ne sais pas. Je sais simplement qu’elle allait à l’école des filles dont la cour de récréation était mitoyenne à celle des garçons. Elle devait sûrement avoir un petit amoureux dans son coeur et peut-être qu’en cachette elle lançait des regards doux à un prince charmant en pèlerine et galoches. Sa mère est décédée un hiver d’une pneumonie. Une femme fragile et usée par les coups reçus d’un mari violent et alcoolique. Cette petite fille fut donc confiée aux soins de bonnes soeurs. Orpheline, elle reçut une éducation religieuse stricte et en gardera longtemps le maintien et le goût de l’ordre. Mais curieusement elle s’éloignera respectueusement de l’Eglise. Quelques mots échappés et vite réprimés laissent croire qu’elle a dû voir et entendre des choses inavouables dans ce couvent.

D’elle, jeune fille, je ne connais pas grand chose non plus. La guerre est arrivée, elle a craint les bombardements alliés. Elle a dû se réfugier toute tremblante sous terre, dans les caves, apeurée, effrayée ou peut-être résignée, je ne sais pas. Je sais qu’elle trouvait un officier allemand très digne, très beau dans son uniforme, elle le trouvait très poli, courtois avec les femmes. Elle l’apercevait dans la rue. La guerre terminée, elle vécu chez une tante qui prit le relais de l’institution religieuse. Jeune femme, elle fut assignée à une discipline de fer, où les gifles arrivaient très vite pour un retard, pour un accroc dans le code de bonnes manières ou vestimentaire. Je sais qu’elle devait faire sa toilette été comme hiver au fond d’un jardin où il y avait une pompe à eau. Je sais que les corvées de ménage, de lessive n’étaient pas une partie de plaisir. Mais elle allait au bal avec la permission de sa tante. Elle était coquette, ne sortait pas sans chapeau, sans gants et sac à main. Elle était élégante, et son maintien la servait admirablement en séduction. Elle avait la taille fine, elle aimait danser, tournoyer, rire de ses belles dents blanches.

D’elle, amoureuse, je ne sais pas grand chose non plus. Sa soeur aînée était courtisée par un jeune homme brun, au visage mat et aux cheveux crantés. Il était fou amoureux d’elle, mais elle ne l’était pas. Elle a dû regarder ce couple se faire, se défaire et voir en ce jeune homme, le prince charmant attendu, car il l’a courtisa à son tour, par défaut ? Elle l’a présenté à sa tante et son oncle, elle fut présentée aux parents du prétendant. Les accords furent donnés en bonne et due forme pour les fiançailles et le mariage. Sur la photo de son mariage, elle est superbement belle, droite dans son tailleur cintré, ses gants, son sac et son petit chapeau à voilette. Un léger sourire esquissé sur son doux visage. Juste quelques fleurs à ses pieds. Il n’y a pas eu foule ce jour là, sa tante et son oncle et les deux témoins du marié. C’était en juillet 1954.

D’elle, aujourd’hui je ne sais pas grand chose non plus sauf qu’elle a 75 ans. Le 24 décembre 2006, je la regardais à genoux au pied d’un buffet chercher un plat d’apparat. Et je n’ai pas compris. C’est ma soeur qui l’a aidée à se relever, je ne savais pas qu’elle ne pouvait plus se lever toute seule.

  1. 4 commentaires sur “elle”

  2. antenor 28 janvier 2007 7:54

    d’Elle il faut simplement essayer d’en profiter autant que possible et peut être elle te racontera…

  3. Marcel Dugomier 28 janvier 2007 10:32

    yep je fais le maximum pour…

  4. lakgole 28 janvier 2007 22:51

    il n’est évident de voir ce que l’on a sous les yeux au quotidien… il n’est pas évident de porter attention aux autres.. il suffit aussi de le vouloir… kisses

  5. Marcel Dugomier 28 janvier 2007 23:10

    oui, il y a vouloir et vouloir, le “je ne veux pas la voir” (ce qui n’est pas le cas) et mon insconsient qui refuse “de la voir” veillir. Et la distance qui nous sépare fait que je ne la vois pas aussi souvent que je le souhaiterai. C’est la vie…

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