voiture 12 place 25
Noël est fini, J’abandonne mes parents dans leur province tranquille, je rentre à Paris.
Le train arrive en gare, il fait froid, les gens ont encore les grosses valises du départ, ça piétine ferme. J’ai repéré la lettre F du quai où logiquement mon wagon, le numéro 12 doit s’arrêter. Je ne suis pas seul à l’attendre, la tension monte quand la voix féminine dans le haut parleur nous demande aimablement de nous éloigner de la bordure des quais. Les phares au lointain dans la courbe qui débouchent du tunnel puis le train déboule dans un courant d’air glacial. Ca couine, ça grince, ça crisse, ça s’arrête enfin. Je m’approche de la porte où déjà un immense embouteillage se forme. Ma porte est condamnée ! Gasp ! Demi tour fisa avec mon sac à roulettes pour la seconde porte du wagon. Je fais la queue comme tout le monde dans une résignation de bon ton. Le chassé-croisé dans l’allée centrale est rude mais aimable, les voyageurs déjà assis se prennent des coups de sacs dans la tête sans trop broncher et parfois même avec le sourire, car c’est carrément le bordel dans ce train. Je repère ma place de loin, j’anticipe les places vides des portes bagages pour y balancer mon sac qui pèse trois tonnes, je progresse petit à petit sans trop écraser de pieds qui dépassent ici et là. Deux gars sont déjà installés à ma place. Je parviens à hisser d’un coup d’un seul le sac au dessus des gens sans déboîter aucune tête, la classe quoi ! Et finalement dans un murmure je demande au gaillard qui occupe la place numéro 25 côté fenêtre de bien vouloir me la céder car je l’ai précisément réservée et que je suis bien désolé. Je suis toujours désolé, c’est bien là mon drame. A cet instant j’étais loin d’imaginer la réaction du type. Habituellement, le gars se lève et cherche dans un autre wagon de quoi s’asseoir, là il est vrai que je ne lui donnais pas trop de chances, les retours de Noël sont toujours blindés. Le gars joue au con, fait semblant de ne pas comprendre et son copain au bonnet noir motif jaune me toise d’un air “Mais qu’est-ce qu’il nous veut le mongolien ?” Je suis d’un naturel super gentil (si, si) et je ré explique que j’ai réservé depuis un mois, et que j’aimerais bien m’asseoir. Je ne comprends rien à ce qu’ils me disent, le train redémarre, un moment j’entends : “T’as qu’à t’asseoir entre nous deux (hin hin hin)”. A cet instant précis, j’ai bien compris que ça sentait l’embrouille. Je suis aussi un peu lent à comprendre en plus d’être gentil. Et comme dirait l’autre il ne faut pas pousser le bouchon trop loin, et je réplique de plus en plus fort, mais sans hurler (je me retiens) : “Mais pourquoi tu fais ça ? Ca te donne quoi de jouer à ce jeu là ?” Mes jambes à cet instant très précis ne me porte pratiquement plus tellement elles tremblent, je m’appuie de toutes mes forces avec mon dos sur un dossier. Sous l’effet de la colère/indignation qui gronde, mon coeur s’emballe, et en même temps mon esprit m’avise distraitement et traîtreusement : “Psst ! t’as vu la taille des biceps des deux gars ? C’est deux fois les tiens mon petit bonhomme et ne regarde pas les cuisses tu vas t’évanouir !” Une frêle jeune femme se retourne et exprime avec sa petite voix sa désapprobation, le monsieur debout à côté de moi hausse le ton et commence à engueuler les deux gars, la vieille dame me suggère d’aller à la rencontre des contrôleurs qui sont en 1ère classe. Toutes les têtes sont relevées et tournées dans ma direction. C’est pas la “Star Ac” dont je rêvais, mais je fais avec. Je réussis à soutenir le regard du gars et ne pas montrer que j’ai une trouille dingue. Je contrôle ma voix, elle ne tremble pas, ni mes mains d’ailleurs, juste les jambes. Le gars au bonnet me demande de répéter. Je re ré explique, il me répond : “C’est du chinois tout ça, je ne comprends pas.” La vieille dame fait de l’humour en me désignant un couple de jeunes asiatiques et me dit : “Bah ! On a les interprètes s’ils ne comprennent pas”. Le monsieur debout, croyant bien faire, me lance un tonitruant : “Faut pas vous laisser faire monsieur, je vais garder vos affaires pendant que vous allez chercher les contrôleurs”. Ca il en est hors de question, ce n’est pas mon truc d’aller chercher les représentants de l’ordre, c’est comme une délation, c’est sans doute stupide, mais viscéralement je ne peux pas faire ce genre de truc. Et je balance comme réponse : ” Non, je reste là.” Et m’adressant à ce solide gaillard d’au moins 110 kg : “Et toi ! Tu es bien installé là ? Tu vas bien dormir ce soir, tu n’as donc pas honte ?” J’ai réussi à ne pas le lâcher du regard, il baisse enfin le sien et ne dis plus rien. Le temps passe, je régule les palpitations discrètement, mais ne manque pas de figer mon regard dès que l’un des deux gars relève la tête. Et puis, brouhaha au bout du wagon, la contrôleuse suivie d’une meute de personnes sans résa. avance dans ma direction. Je la stoppe et lui explique la situation. Elle déchiffre mon billet, réclame celui du gars qui est à ma place et lui explique qu’il faut la libérer, et l’invite donc à la suivre vers les wagons 14-15-16 où il reste de la place. Je pense en avoir fini avec ce drame. Mais non, le grand au bonnet (il vient de se lever déployant son 1m95 gloups !) commence à gueuler que je n’ai pas été poli. Je n’ai pas le temps de répondre que le comité de soutien prend la relève, et ça commence à hurler dans le wagon. Je me sens tout petit. Finalement, j’ai ma place… Et ce fût LA trouille de ma vie. Je pensais naïvement qu’ils allaient se barrer, que nenni. Tels des fauves, ils avaient marqué leur territoire, et leur honneur les empêchait de déguerpir. Alors j’ai voyagé pendant plus d’une heure avec un colosse qui m’écrasait contre la paroi froide et la vitre de tout son poids, de toute la masse de ses muscles. Son copain à bonnet assis sur l’accoudoir dans le couloir posté en vigile. Je ferme les yeux, et respire le plus calmement possible, je sens sa cuisse s’appuyer sur la mienne, son épaule et son avant bras contre le mien, je fais le mort…
Arrivée Gare Saint Lazare, ils se lèvent tous les deux sans me regarder, j’imagine avec effroi qu’ils vont m’attendre dehors pour me poignarder. Je laisse passer des gens pour mettre un peu de distance entre eux et moi. Sur le quai, je marche au ralenti, je distingue au loin le bonnet noir à motif jaune, je ne les quitte pas des yeux, j’envisage tous les scénarios possibles, prendre un taxi, courir. Ils ne marchent pas vite, je ralentis encore, c’est un cauchemar. Finalement, j’accélère puis les dépasse, prend mon métro sans me retourner. Ce n’est qu’une fois arrivé dans ma rue, que j’ose me retourner pour constater que décidemment la lecture des faits divers dans les journaux me monte un peu beaucoup au cerveau.
Demain matin je prends l’eurostar. Y avait pas un match de foot ce soir hein ? Parce que les hooligans, pfftttt :o)





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